• hélène duquesnay

Extrait : "Il ne faut... la couette", H Duquesnay, BOD editions

Il pleut des trombes d'eau lorsque j'arrive aux urgences, en ce samedi matin qui n'a de printanier que le nom. Une pluie lourde, incessante et glaciale semble s'abattre sur le monde, à l'image de cette peur qui gronde et se répand dans mes veines.

Je suis vivante et je n'aurai sans doute aucune séquelle de cet évènement, mais j'ai senti passer dans mes cheveux le souffle du danger, j'ai vu son regard mauvais, j'ai encore dans le nez l'odeur fétide de son sourire carnassier.

Au fond j'ai toujours su que cette relation était toxique. Mille fois j'ai eu envie de tout plaquer et de la planter là, mais le rêve était trop beau, ses arguments imparables, je revenais en courant me blottir dans son giron, dans ses bras chauds et accueillants. Le bien-être qu'elle me procurait était immense, délicieux, bien réel, accessible en permanence. Elle savait me rassurer, m'apaiser ; elle m'apportait la concentration et la rigueur dont j'ai besoin pour travailler. Elle partageait chaque instant de ma vie, embellissait chaque seconde, calmait chacune de mes colères ou de mes peines, transcendait chacune de mes joies. Il faut le reconnaître, son existence est une trahison en soi mais, paradoxalement, elle-même est d'une fidélité absolue, d'un dévouement total. Elle était mon réconfort, mon amie intime.

Il aura fallu le cri d'alarme de mon corps ce matin, au réveil, pour que j'admette enfin qu'elle n'était qu'un leurre, une vraie Vilaine qui aurait fini par me dévorer jusqu'à l'os avant de se ruer sur une autre proie. Car en réalité, elle n'était qu'illusion.

Pour vivre et s'épanouir, elle s'est nourrie de mes faiblesses, de mes peurs, de mes croyances, comme un parasite, elle s'est gorgée de mon sang et de mes angoisses ignorées. Elle m'a menti, manipulée, elle a usé et abusé de tous les fonctionnements de mon cerveau pour que je croie en elle, coûte que coûte. Comme une invitée sans-gêne et sans complexe, elle s'est allègrement servie dans tous les placards de ma petite cuisine interne, les vidant un par un avant de les remplir de ses propres denrées, jusqu'à ce que j'en oublie totalement les miennes. Elle s'est appropriée tout l'espace, tout MON espace, et moi je n'ai rien vu, ou rien voulu voir. A la manière d'L, ce personnage dans le roman « D'après une histoire vraie » de Delphine de Vigan, elle s'est immiscée peu à peu dans mon quotidien, elle s'est rendue indispensable, comme une évidence distillée au compte-gouttes dans chacune de mes artères.

Il aura fallu cet électrochoc, ce message venu du tréfonds de mon cerveau : cette fois-ci on ne rigole plus, game over, la fête est finie.

Je dois la quitter. Définitivement.

Tandis que je patiente, allongée sur mon brancard dans ce sinistre couloir d'hôpital, je commence à m'interroger sur la suite des réjouissances : c'est comment, une existence sans elle ? Ça ressemble à quoi ? Je n'entrevois plus qu'une vie morose, sans plaisirs et sans saveurs, une vie de retenue, de tension, d'absence. Une vie sans Envie, le corps en pleine santé mais le cœur en berne et l'esprit triste comme la mort. Est-ce cela, le prix à payer ? Est-ce donc ce qui m'attend pour les quarante prochaines années ?!

En même temps que cette nouvelle réalité prend forme dans mon esprit, mes neurones se figent les uns après les autres, comme éberlués : suis-je vraiment obligée de faire ça ? En suis-je seulement capable ?

Je tente déjà de négocier, de discutailler entre moi et moi, de voir si peut-être, sur un malentendu, garder un petit lien, tout petit, en profiter une ou deux fois par jour, juste comme ça, pour le plaisir, non, vraiment ?...

Les heures défilent dans un brouhaha que je n'entends même plus. L'inquiétude monte de mes tripes, ma gorge se serre. Compressé dans un étau, le cœur s'emballe, des bouffées de chaleur m'envahissent des pieds à la tête, je tremble de chaud, puis de froid, la panique enfle, se fraie un passage jusqu'à mon esprit transi, et soudain dans ma tête, c'est l'affolement général : « Mais non !! Je ne l'ai pas décidé, je refuse ! Mon corps l'exige mais moi je ne suis pas prête !! »

J'éclate en sanglots, sous le regard à peine troublé des autres patients complètement hébétés par l'attente interminable dans ce lieu surréaliste.


Le choix est simple, binaire : vivre sans elle, c'est vivre ; vivre avec elle, c'est mourir.

L'heure est donc venue de faire le grand saut.

Le vide devant moi est intersidéral, la solitude extrême.

Vertige.

Dans la lueur blafarde des néons qui clignotent, je m'accroche à ce brancard verdâtre comme à une bouée de sauvetage. Il est temps, maintenant. Un dernier regard, puis je saute…


>>> La suite à retrouver ici :

"Il ne faut surtout pas... oublier la couette !"

Hélène Duquesnay

BOD éditions


Elle et moi, c'est fini. J'ai quitté la cigarette.

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