• hélène duquesnay

"Elle"

Mis à jour : 22 déc. 2019

"Elle" se disait qu'elle n'avait vraiment pas eu de chance dans la vie.


Professionnellement, elle était toujours tombée sur des chefs dépressifs, colériques, injustes ou méprisants, qui n'avaient jamais vu en elle sa juste valeur. Alors à chaque fois elle était partie, ou bien on lui avait demandé de partir. Du coup elle avait monté sa propre boite, mais là non plus elle n'avait pas eu de chance : les clients étaient rares, ne lui faisaient pas confiance, ou bien ne renouvelaient pas sa mission.


Elle avait été mariée, ils avaient eu de beaux enfants, mais son mari ne l'avait pas rendue heureuse : il ne s'occupait pas assez d'elle, n'était pas assez à l'écoute, ne prenait pas soin d'elle. Un soir il était rentré a la maison, elle lui avait dit que tout était terminé, qu'elle ne l'aimait plus, que c'était fini.

Très malheureux, il avait pourtant accepté sa décision, il était parti et elle avait pensé : « J'ai bien fait : il ne devait pas m'aimer beaucoup pour me quitter aussi facilement ! ». Puis, lorsqu'il avait remonté la pente, refait sa vie, et qu'elle l'avait vu heureux avec une autre, elle s'était dit que décidemment elle n'avait jamais compté à ses yeux, et cela l'avait mise très en colère, elle leur en avait beaucoup voulu, à lui et à sa nouvelle femme.


Elle avait bien quelques amis, mais lorsqu'elle s'était séparée de son mari, elle ne leur avait rien expliqué : après tout, c'étaient ses amis ils allaient comprendre sa décision, elle n'avait rien à dire. Ils s'étaient d'abord étonnés, inquiétés de son silence, puis peu à peu, vous savez ce que c'est, la vie, le quotidien, on ne peut compter sur personne ! Peu à peu ils se sont éloignés, ils l'ont laissée tomber, ils se sont rapprochés de son ex-mari, sans doute qu'il était plus intéressant qu'elle...


D'ailleurs avec sa famille ç'avait été pareil : ils adoraient son ex-mari, à croire qu'ils l'aimaient bien plus, lui, qu'ils ne l'aimaient, elle ! Lorsqu'elle les avait informés de sa décision, ils avaient cherché à comprendre, mais il n'y avait rien de plus à ajouter, ils devaient juste la soutenir, et puis c'est tout ! Et puisqu'ils refusaient, c'était la preuve qu'elle ne pouvait pas non plus leur faire confiance, et bien qu'ils aillent au Diable ! Après tout elle était bien mieux sans eux !


Peu à peu elle s'était coupée de tout le monde. Bientôt il ne lui resta plus que ses enfants, et sa solitude aussi, bien au chaud dans sa tanière. Les années ont passé. De plus en plus isolée, en colère contre la terre entière, travaillant de moins en moins, fumant de plus en plus, elle se disait qu'elle était très heureuse comme ça : mieux valait être seule que mal accompagnée, et puis ce n'était pas de sa faute si tous les gens autour d'elle ne faisaient pas l'effort de la comprendre, n'est-ce pas ?


Mais voilà qu'un jour, elle s'est croisée dans le miroir. Pour la première fois, sur son visage, elle a vu ce regard alourdi de colères, ces traits tirés de rancoeurs, ces sillons profonds, gris de solitude. Elle a vu toute cette tristesse accumulée, elle a regardé avec stupeur cette autre elle-même qu'elle ne reconnaissait pas et qu'elle trouvait si vilaine, elle a vu tout le vide autour d'elle, le mal qu'elle avait répandu : comment elle avait fait pour en arriver là ??


- Mais enfin qui es-tu donc ?! a-t-elle demandé à l'Autre, là, dans le miroir. Ce n'est pas ça que j'ai voulu, ce n'est pas cette vie-là que je désirais, qu'as-tu fait de mes rêves de petite fille ?! - Je suis celle qui t'a protégée de tes souffrances, lui a répondu la voix en face d'elle. C'est toi qui m'as appelée, il y a longtemps de ça... - Je n'ai pas pu t'appeler, c'est impossible, et tu ne m'as protégée de rien du tout, regarde où nous en sommes arrivées ! - Souviens-toi, si tu veux bien... Un jour quelqu'un est parti, quelqu'un que tu chérissais plus que tout, il était ton pilier, le socle solide et rassurant sur lequel tu t'appuyais depuis toujours, mais un jour il est parti, il t'a laissée toute seule, et toi tu as cru qu'il t'avait abandonnée, tu as cru qu'il ne t'aimait pas assez pour rester avec toi, que tu n'étais pas digne d'être aimée... Tu te souviens maintenant ?...


Tout doucement, tandis qu'elle s'affaissait sous le poids de sa lucidité, les larmes se sont mises à couler, douloureuses, libératrices. Oui elle se souvenait... Elle se souvenait du choc, de l'incompréhension. Elle se souvenait de l'hébétude, de la solitude infinie. Elle se souvenait avoir pensé ça, qu'il était parti parce qu'il ne l'aimait pas assez, que sûrement c'était sa faute à elle, parce que sinon c'est évident, il serait resté avec sa petite fille. Elle se souvenait de l'enterrement, d'avoir regardé tous ces gens et d'avoir pensé : « C'est de ma faute. Ils ne le savent pas, mais c'est de ma faute. »


Et peut-être que c'est là qu'elle l'avait appelée, l'Autre, celle du miroir, la première fois. Sans vraiment le vouloir, sans le faire exprès, simplement parce que la douleur était intolérable, impossible à supporter. Comment vivre avec cette culpabilité-là : mon père est parti car je ne suis pas digne d'être aimée ?


Alors l'Autre, là, avait tout fait pour lui faire voir le monde différemment : ce n'était pas elle qui n'était pas digne d'être aimée, c'étaient les autres qui étaient vilains, qui lui en voulaient, qui ne la comprenaient pas.

Plus elle croyait en ce que l'Autre lui faisait voir, plus sa réalité s'accordait avec ces croyances-là : ses chefs étaient des tyrans injustes et méprisants, ses amis n'avaient de toutes façons aucun intérêt, sa famille ne faisait aucun effort pour la comprendre, son ex-mari n'avait rien fait pour la retenir lorsqu'elle lui avait dit qu'elle ne l'aimait plus, que c'était terminé ! Pire, il avait refait sa vie, il était plus heureux que jamais, sans elle, non mais quel manque de respect !

Vraiment il valait mieux être seule, puisque les gens autour d'elle avaient si peu de valeur !


Elle s'est à nouveau regardée dans le miroir, droit dans les yeux. Elle a regardé tous ces reproches qu'elle avait fait, toutes ces méchancetés qu'elle avait proférées, elle a regardé cette aigreur qui semblait colorer chacune de ses cellules, cette solitude immense.

Elle a pensé à tous les autres, ceux qui avaient continué leur vie en s'éloignant d'elle et de toute cette noirceur qu'elle dégageait, qui sans doute les attristait et peut-être même les effrayait un peu. Ils semblaient tous tellement plus heureux qu'elle.

Elle a pensé à ses enfants, la seule joie qui lui restait encore. « Mais, à ce rythme-là, se dit-elle, combien de temps encore, avant qu'ils ne rejoignent le cortège de tous ceux que j'ai fait fuir ? »


Alors dans un long sanglot, elle a enfin compris que le temps était venu de dire au revoir à l'Autre. Et tandis que l'image dans le miroir commençait à s'estomper, il lui a semblé apercevoir un autre visage derrière, et puis une voix aussi, qui lui disait : « Je suis toujours là, ma fille. Je ne t'ai pas abandonnée. Je suis parti car il était temps pour moi de partir, ça n'avait rien à voir avec toi. Je suis toujours là, dans ton cœur, et j'avais hâte que tu me voies enfin. Quant à toi, il est temps de te réconcilier avec toi-même, aime-toi comme je t'aime et comme je n'ai jamais cessé de t'aimer, et tu constateras comme le monde change autour de toi. On n'est jamais malheureux ni en colère à cause des autres, on l'est toujours à cause de soi-même. Regarde comme tu as créé toute seule ta propre souffrance, en croyant toutes ces choses fausses. Maintenant que tu le vois, tu sais que tu peux aussi créer toute seule ton propre bonheur. Il s'agit juste de faire un choix. Ta vie est encore longue, alors que décides-tu, ma fille ?»


Dans le miroir en face d'elle, au milieu des larmes presque asséchées, un sourire qu'elle n'avait pas vu depuis longtemps.

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