• hélène duquesnay

"16"

Je ne crois pas vous avoir déjà parlé de 16, celle à qui j'ai dit adieu il y a quelques jours, si ?

C'est qui, 16 ??

Bah, ma molaire supérieure droite, bien sûr !

Bon, ok, dis comme ça, rien de bien passionnant, je vous l'accorde, mais il se trouve que 16 n'est pas une molaire comme les autres, c'est donc la raison pour laquelle je vais vous raconter son histoire...

Vous êtes confortablement installé ? Alors, c'est parti !


Entre elle et moi tout avait plutôt bien commencé, et nous avons passé plusieurs années en très bonne harmonie ; il faut dire qu'une molaire c'est quand même bien utile, dans la vie.

Je la croyais solide comme un roc, résistante à toute épreuve, alors je lui ai donné toute ma confiance et il n'était pas rare que je soumette à son puissant mordant un bouchon de tube de colle, une noisette non décortiquée ou un carambar pourtant réputé invincible.


Mais un jour, alors qu'étudiante je passais le mois d'août à travailler dans la touffeur d'un été parisien, elle m'a soudain lâchée : CRAAAC ! ai-je entendu, horrifiée, avant de constater qu'elle avait tout bonnement éclaté en deux sur un mystérieux petit caillou qui s'était faufilé dans mon riz cantonnais.

Urgence dentaire, dent dévitalisée, bref, c'est à partir de là que tout s'est dégradé entre elle et moi : « Vous savez, m'a dit le dentiste, maintenant elle va vous embêter toute votre vie, il faudrait peut-être l'extraire pour être tranquille... »

Quoi ? Ah ça non alors ! M'extraire une dent, jamais !!


Alors pendant 30 ans j'ai tout fait pour la conserver, coûte que coûte, et malgré tout ce qu'elle m'a fait subir durant toutes ces années : infections à répétition, brassées d'antibiotiques, traitement de dévitalisation repris une fois, deux fois, trois fois, interventions chirurgicales...

A chaque fois on me disait : « Nan mais là, Madame, faut pas la garder, cette dent-là ! C'est de l'acharnement thérapeutique, et ce n'est pas bon pour votre santé ! Faut savoir s'arrêter, à un moment !», mais moi je refusais toujours de me séparer d'elle.

Je voyais bien qu'elle s'accrochait, qu'elle était solidement enracinée, et puis quand elle était en forme et qu'elle me laissait tranquille, elle et moi on s'entendait vraiment bien, elle fonctionnait comme au bon vieux temps, alors je me disais « c'est bon, tout va bien, j'ai bien fait de la garder ! »...

Peut-être qu'elle me faisait un peu pitié aussi, je me disais « elle est si fragile, la pauvrette ! »

Et puis peut-être qu'au fond, cela m'arrangeait bien, de penser comme ça...

Quoi qu'il en soit, elle ne m'a jamais laissée tranquille et cela revenait inlassablement : douleurs, traitements, médicaments, rien n'y faisait !


Or il y a 1 mois, les choses se sont accélérées : il a fallu ré-intervenir à plusieurs reprises, je me suis gavée d'antibiotiques, ça se calmait 8 jours et puis ça recommençait...

Et enfin, un matin, dans un éclair de lucidité, je n'ai plus eu qu'une seule envie : que tout s'arrête, définitivement !! Que je sois libérée, qu'elle me foute la paix, qu'elle cesse de me bouffer mon énergie, ma santé !


J'ai repensé à tout ce temps-là où je l'avais protégée et redoutée en même temps, où je me demandais quelle serait sa prochaine attaque...

Mais enfin, pour quoi donc ?!

Juste par peur de la perdre, par peur du vide qui allait prendre sa place ? Etait-ce vraiment une raison suffisante pour l'avoir laissée me mener par le bout du nez pendant toutes ces années ?!

Elle m'avait fait du mal, encore et encore, et pourtant chaque fois je lui avais trouvé des excuses ou plus exactement, je m'étais arrangée pour fermer les yeux, détourner le regard pour ne pas avoir à prendre de décision irrévocable.


J'avais fait le choix de ne pas avancer, de ne pas surmonter ma peur, et résultat, c'est elle qui m'avait guidée pendant 30 ans !


Ma décision fut prise à la seconde où j'ai réalisé tout ça, et dès le lendemain, c'est avec un immense soulagement que je me la suis faite enlever.


Cette extraction, ce fut une libération, comme une évidence, comme quelque chose que l'on a toujours su, mais jamais admis.

Comme lorsque l'on s'aperçoit que l'on est resté déséspérement accroché à quelque chose, à une situation, à une habitude ou à quelqu'un, alors qu'au fond, nous avons toujours su que c'était toxique pour notre bien-être.


Et lorsqu'enfin on se libère, on n'en revient pas que ce soit finalement si facile et si léger.

Je sais que désormais, la cicatrice va se refermer tranquillement, propre et saine, et que par-dessus nous pourrons reconstruire quelque chose de solide et sûr.


Voilà pourquoi je me suis dit que 16 méritait bien sa petite histoire... Vous ne trouvez pas ?


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